mardi 29 septembre 2009

Bis : Les (Mauvais) Arguments Contre Une Loi "Foulard-Ecole" (Le Retour ;-) )


Le débat autour des récents événements (position du Centre d'Action Laïque, manifestation du 26, Plate-Forme Laïque Féministe Contre l'Interdiction du Voile A L'Ecole...) se poursuit sur différentes pages. J'ai résumé ci-dessous (en italiques) quelques arguments rencontrés et ce que j'en pense (en lettres droites).
La lecture de la réponse à la Plate-Forme est souhaitée avant celle du présent article, qui s'adresse entre autres aux membres de la gauche radicale, chez qui j'ai parfois eu le regret de trouver certains de ces plaidoyers...


Les populations immigrées sont exploitées (argument récurrent).
Faut-il soutenir l'oppression des femmes immigrées pour autant ? Je croyais que la gauche se devait de soutenir la femme, notamment des milieux exploités, parce qu'elle est "le prolétaire du prolétaire". C'était jadis une évidence pour les milieux féministes de gauche et pour quiconque les côtoyait. Je cherche par ailleurs vainement en quoi l'absence d'une loi "foulard-école" diminuerait l'exploitation des populations immigrées.

Les défenseurs d'une loi encouragent la haine du monde musulman.
Des opposant/es au port du voile à l'école sont musulman/es, et l'un des trois discours lors du rassemblement à Bruxelles samedi a été prononcé par une musulmane qui souligne fièrement qu'elle remplit toutes ses obligations religieuses sans exception et très sincèrement. Soheib Bencheikh, ex-grand mufti de Marseille, a soutenu la loi "foulard-école" votée en France en 2004. Des musulmans, y compris des théologiens, posent désormais explicitement la question "Faut-il s'accrocher au foulard qui nous marginalise, alors que le Coran ne parle pas d'une obligation de se couvrir les cheveux ?", rejoignant ainsi le théologien Mohammed Talbi et son ouvrage "L'Islam n'est pas voile, il est culte", Talbi qui fait remarquer que le mot "cheveux n'apparaît même pas dans le Coran.  

Le MR est pour cette loi, et instrumentalise le féminisme.
Les libéraux ont aussi voté la dépénalisation de l'Interruption Volontaire de Grossesse. Fallait-il fièrement refuser leur vote et renvoyer les femmes aux faiseuses d'anges, et les médecins courageux en prison ? Il me semble que ce qu'il faudrait plutôt stigmatiser, c'est l'attentisme d'autres formations. Quant à instrumentaliser le féminisme, on pourrait renvoyer la flèche au texte diffusé par la plate-forme : il faut un certain culot pour affirmer que les partisans d'une loi sont des gens qui fermeraient les yeux sur les violences et les inégalités !

Il est choquant que ce sujet soit en première ligne de l'actualité, alors qu'il y a tant de sujets graves.
D'abord, si l'on en parle beaucoup, cela montre que son poids symbolique est grand - sans quoi, les partisans d'une loi s'égosilleraient dans le vide, et leurs adversaires ne se mobiliseraient pas tant -. Plus généralement, je suis choqué quand je lis que la question du voile serait à mettre de côté parce qu'il y a des choses plus urgentes. C'est l'argument traditionnel utilisé contre les revendications féministes ! Des personnes se réclamant du progressisme s'accommodent d'une situation où, on ne peut plus le nier, un signe infériorisant est imposé à des femmes par la pression et l'intimidation patriarcales ! Je vois mal comment on peut prétendre vouloir lutter contre les inégalités ou les violences après avoir accepté celles-là.

Les lois contre les violences envers les femmes ne sont pas une émancipation venue de l'extérieur, comme le serait une loi "foulard-école", elles ont été précédées de 30 ans de luttes des femmes.
Les lois contre la violence viennent après 30 ans de luttes (je dirais un siècle !), oui, luttes qui n'auraient guère abouti sans une intervention législative et des Parquets. Même dialectique dans la dépénalisation de l'IVG : lutte des mouvements autonomes, mais aussi évolution dans les milieux médicaux, juridiques, de media, et finalement basculement décisif au Parlement. Si on légifère sur le foulard à l'école, il y aura aussi rencontre entre une lutte féministe pour obtenir cette législation, la lutte d'autres milieux, et une maturation parlementaire.
Mais je trouve fort cynique l'attitude "Les femmes musulmanes n'ont qu'à faire leur chemin, comme les occidentales ont fait". Quoi ? Elles n'ont qu'à passer encore 30 ou 100 ans sous le joug d'une idéologie élaborée grosso modo entre le 8è et le 12è siècle) ? Et être de plus en plus en porte à faux avec la société qui les entoure, au prix de tensions de plus en plus violentes pour tous,et pour elles pour commencer ? Et en recevant moins d'appui encore que les féministes occidentales en ont reçu ? Cela, c'est les, pour reprendre un texte utilisé par la plate-forme, "fragiliser" ! Où est la solidarité ?

Une interdiction du foulard dans les écoles entraînerait un repli communautariste, notamment vers des écoles musulmanes. Ce repli entraînerait une réaction, le développement de milices fascistes.
Répétons-le, on avait annoncé en France que la loi-foulard école allait draîner les jeunes musulmanes en masse vers des écoles coraniques, il n'en a rien été.
Repli communautariste ??? On peut constater si l'on connaît un peu certains quartiers qu'il est bel et bien déjà là, avec ou sans loin, et qu'il est suffisamment puissant pour inquiéter certains musulmans. Une loi sera bien plutôt une façon de le décourager : elle exprimera une volonté de la société, et encore une fois, on peut lire depuis la loi française des avis de musulmans qui estiment que leur communauté n'a pas intérêt à se marginaliser par rapport à leur pays, d'autant que le foulard n'est pas imposé par le Coran. Donc une loi qui libèrerait, à l'école, les filles de cette obligation, serait un obstacle à un projet islamiste qui, des amis maghrébins me le confirment, visera ensuite tout ce que le mouvement féministe a si durement conquis.
En France, la loi sur le foulard a eu une conséquence : celle que d'abord des femmes, puis des hommes, ont trouvé le courage de s'interroger sur la pratique du foulard, (qui n'est pas une obligation coranique), il suffit de lire les forums musulmans pour s'en rendre compte. Quant à l'idée qu'une loi déroulerait un tapis rouge aux fascistes, il n'y pas pas + de "milices privées" en France qu'avant la loi, et la chute du FN a suivi la loi "foulard" !

Les défenseurs d'une loi "foulard-école" se regroupent autour de l'idée de «nation» incarnée dans des "valeurs culturelles occidentales" à protéger .
Les défenseurs d'une loi "foulard-école" proviennent d'horizons politiques divers. Certains ont pour première motivation les idéaux féministes. Certains s'appuient avant tout, en France, sur l'idée de valeurs républicaines, qui ne sont d'ailleurs pas nécessairement méprisables même pour la gauche radicale. D'autres sont poussés avant tout par un amour de la laïcité très respectable mais exprimé parfois d'une façon - paradoxalement - idolâtre (on ne mettra pas sur le même pied la grande prudence du Centre d'Action Laïque et l'agitation parfois discutable du RAPPEL, dont la pétition est pourtant toujours justifiée). Mais tous se réclament de valeurs qui ont été mises en avant, imposées, par les mouvements féministes. J'avale donc de travers quand je vois, sur une page proche de la gauche radicale, que ces valeurs sont désormais ravalées au rang de "valeurs culturelles occidentales". Ce n'est plus du relativisme, c'est la préparation d'une liquidation.

L'impérialisme est en lutte contre le monde musulman en Irak et en Afghanistan. Il faut donc soutenir le monde musulman contre l'impérialisme.
D'abord, j'ose penser que la plupart des musulmans d'Europe ne se reconnaissent pas dans les dynamiteurs irakiens et les talibans afghans - je trouve même que c'est une insulte et un appel à la xénophobie de mettre un signe "égal" entre ceux-ci et mes voisins.
Mais par ailleurs, donc, puisque deux oppressions se combattent en Irak (trois puisque sunnites et chiites se massacrent), faudrait-il 1. en soutenir une 2. être pour cela solidaire des leaders islamistes en Belgique et faire bon marché de préoccupations féministes ? "La Gauche" avait écrit lors de l'occupation de l'Afghanistan par l'URSS : "Ce n'est pas parce que Reagan a tort que Brejnev a raison". De plus, la 4è Internationale avait refusé de soutenir la résistance musulmane, réactionnaire. Apparemment, ce bon sens est en chute libre, il faut soutenir quelqu'un, aussi réactionnaire soit-il (adieu défaitisme révolutionnaire !). (Je rappelle ce qu'écrivait Critique Communiste en 2004 à propos de l'Islam : "Les tendances les plus radicales (...) sont aussi les plus radicalement réactionnaires tandis que les tendances les plus ouvertes, métamorphosées en partis bourgeois conservateurs, s’ouvrent d’abord aux règles de la mondialisation libérale).

La xénophobie fait des ravages en Italie.
Exact. La xénophobie est actuellement plus virulente en Italie, qui n'a pas de loi "foulard-école", qu'en France où il y en a une.

Il n'y a pas de vêtement neutre, et il est bon que les enfants voient à l'école que le monde est divers, du voile aux vêtements à la mode. Une interdiction est obtuse et contraire à l'esprit critique.

Il n'y a effectivement pas de vêtement entièrement neutre, mais je n'en vois guère d'autres qui soient liés, par un cadre juridico-religieux explicite, à un refus de l'autonomie, l'imposition de la polygamie, un droit à l'héritage réduit de moitié, une validité de témoignage moitié de celle d'un homme, sans compter une vision consternante de la sexualité. Je trouve très bon qu'il y ait certaines interdictions, notamment à l'école (j'essaie d'imaginer un enseignement sans interdit !?!) et que des enfants apprennent qu'il y a des valeurs que le service public n'accepte pas. La diversité en question, ils ont la rue et la TV pour en être imprégnés tout le reste de la journée.

Un sweat-shirt avec drapeau US, un blouson de Benetton qui s'en prend aux droits des indiens mapuches sont aussi des atteintes à l'autonomie.

Comparaison intéressante mais inadéquate. La bonne comparaison est "Si leur famille, leurs dirigeants religieux, imposent à des jeunes (y compris de 9 ans) de porter un sweat pro - politique des USA, ou hostile aux droits des indiens, faut-il lutter contre cette imposition ?" Ma réponse est oui. Ou : "Faut-il interdire à l'école une propagande pour la politique extérieure des USA, ou contre les droits des Indiens ? " Ma réponse est oui. Mais ces questions sont fort théoriques. Par contre, si l'on admet que les valeurs incarnées par le foulard ont place à l'école, vous devrez vite admettre le créationnisme, la remise en cause de l'Holocauste, l'exclusion des femmes de la gymnastique, la condamnation de l'homosexualité... pour lesquels la pression - réelle celle-là - se fait déjà fort sentir.

Une éventuelle interdiction du foulard à l'école serait comparable à l'étoile jaune !
Mis à part l'inflation osée (pour le moins) de la comparaison, faut-il rappeler qu'ici, le signe discriminatoire est imposé par des leaders religieux, pas par la loi ? Je crois me souvenir qu'en Allemagne nazie, c'était l'inverse !

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Mots-clef : foulard, loi, Belgique, islam, gauche, gauche radicale, féminisme, musulmans

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Je crois que vous caricaturez un peu la position de féministes opposées à la loi contre le foulard à l'école. Je suis sûr que la majorité d'entre elles ne soutiendraient pas la proposition "tous les partisans de l'interdiction ne se soucient pas des violences, inégalités, etc."

Par contre, elles ont bien raison d'être "atterrées" par le contexte malsain dans lequel prend place ce débat. Car ce dernier est bel et bien instrumentalisé par de soit-disant féministes qui semblent considérer l'islam comme le dernier obstacle au Grand Soir de l'émancipation féminine. Avez-vous déjà vu Nadia Geerts parler d'autre chose que d'islam sur son blog ? (soyons juste : l'islam ne concerne "que" 90% de ses interventions).

Cela sans parler des amalgames haineux d'un Claude Demelenne (émeutes dans les quartiers populaires de Bruxelles = islamisme), dont certains "progressistes" feraient mieux de se distancier rapidement.

Tout cela permet de nourrir une légitime suspicion à l'égard de certains partisans de l'interdiction du foulard (sans pour autant jeter l'opprobre sur les gens respectables, dont vous êtes, qui partagent cette position).

J'ajouterais, par ailleurs, que Sohayb Bencheikh, souvent cité à l'appui de l'interdiction, est un pur produit de l'islam consulaire algérien qui ne représente que lui-même (son titre de "Grand Mufti de Marseille" était virtuel, il ne possédait même pas de mosquée). On peut le regretter, mais c'est la réalité.

Une dernière remarque concernant le refus de la 4e internationale de soutenir la "résistance musulmane réactionnaire" en Afghanistan. C'est une position identique à celle énoncée par Staline dans La Question nationale pour légitimer le colonialisme russe dans le Caucase et en Asie Centrale : selon lui, l'Union Soviétique devait occuper ces régions pour protéger leur population contre les "Mollahs fanatiques". J'estime pour ma part qu'un véritable progressiste n'a pas à adopter cette attitude paternaliste qui consiste à déterminer comment les peuples du Tiers-Monde doivent se diriger.

Tom Goldschmidt a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Tom Goldschmidt a dit…

Concernant le premier point, j'aurais dû rappeler que ce que j'avance est pratiquement une citation du texte de la Plate-Forme : "Oubliées les violences, les inégalités professionnelles et salariales, la marchandisation du corps des femmes dans la publicité... ", accusation assez insultante.
Personne ne considère l'Islam comme "le dernier obstacle au Grand Soir de l'émancipation féminine". Mais un certain Islam s'oppose bien par tous les moyens à l'émancipation féminine, avec pour résultat que des musulman/es souhaitent à voix de plus en plus haute l'aggiornamento, l'adaptation au progrès de leur religion.
Quant aux personnes que vous citez, encore une fois, jadis dans le combat pour la dépénalisation de l'IVG, tous les courants alliés ne m'étaient pas également sympathiques, mais était-ce une raison pour se retirer à la campagne ?
Enfin, sur l'Afghanistan, Staline, le Caucase : il me semble voir une nuance entre occuper une région et soutenir une résistance. Car, et j'aurais dû le préciser, la 4è a bien soutenu des groupes résistant à l'URSS (évidemment, de petits groupes emportés par la tourmente), mais a refusé de soutenir les Seigneurs de la Guerre, souvent trafiquants d'armes et de drogue rassemblés à Peshawar, et futurs Talibans soutenus par ... les USA. Mais nous entrons ici dans l'entomologie historique...

Fitzcarraldo a dit…

C'est assez pratique comme procédé :

1) sélectionner les arguments de l'adversaire - quitte à les inventer, au besoin - auquel on daigne répondre et ignorer superbement les autres, faute peut-être d'avoir quoi que ce soit à leur opposer.

2) résumer, ou plutôt caricaturer, les dits arguments l'on veut combattre en une ligne, parfois deux, rarement trois, et ensuite s'en accorder 5 ou 10 fois plus pour "répondre", généralement à côté.

On se donne ainsi à peu de frais l'allure de quelqu'un qui veut lutter sur le terrain des idées, alors qu'il ne s'agit que d'endosser un des procédés classiques de la propagande de guerre.

Tom Goldschmidt a dit…

C'est assez peu sérieux d'écrire que j'aurais sélectionné et ignoré les arguments de l'adversaire, alors que dans mon premier article, sur ce blog, de réponse à la plate-forme, j'ai non seulement mis en regard le texte complet de la pétition que je critique, mais en plus un lien permettant aux gens qui seraient, contrairement à moi, en accord avec ce texte, de le signer ! J'ai également transmis immédiatement mon texte aux deux auteures que je connais de la pétition. L'une m'a répondu sur un forum. Je pense que l'on peut difficilement faire plus.
J'ai résumé certains autres arguments venant de diverses sources; je ne peux les citer intégralement notamment parce que je devrais retrouver pour chaque commentaire l'auteur et lui en demander l'autorisation, j'ai un peu autre chose à faire ; parce qu'une citation texto extraite d'un forum serait incompréhensible hors du contexte ; parce que cela donnerait une tartine interminable et sans cohérence. J'en ai aussi retiré parfois des propos blessants ou qui se caricaturaient eux-mêmes, genre "nous sommes en guerre totale". Il est vrai que l'obsession guerrière semble répandue, vous la reprenez à votre compte. Cela dit, il est intéressant de constater que je suis censé être à la fois, à cause du même blog, un "dhimi" antisémite à la solde du Hamas, et un Croisé islamophobe...

lune à tics a dit…

Bravo Tom pour ce texte intelligent ("intelligere" en latin veut dire "comprendre", si je ne m'abuse) et plein de bon sens. De BON sens ! Un "Dhimmite antisémite ou un Croisé islamophobe", c'est comme cela que tu te décrirais, par dérision ? La formule est belle et le dilemme posé par ta question est vite résolu si on lit ton texte avec les yeux du coeur et aussi (un peu quand même !)de l'intelligence, et donc dans une optique humaniste. Merci pour les femmes, merci pour les humanistes, Tom !

Tootie a dit…

Merci pour ces textes auxquels j'adhère sans réserve. Je suis particulièrement révoltée de ne pas pouvoir affirmer une position que toute mon expérience me dit être en faveur de la liberté des femmes, sans me retrouver dans le camp des "islamophobes" ou autres "racistes"
Je me permets de vous donner le lien avec mon blog où je traite aussi de cette question
http://leblogdetootie.lalibreblogs.be/archive/2009/09/14/ne-s-agit-il-que-du-voile.html

ysengrimus a dit…

Il est de plus en plus observable qu’il existe un féminisme de droite

http://ysengrimus.wordpress.com/2009/10/15/sur-le-feminisme-de-droite/

Nier cette sorte de « consécration » sociale du féminisme, c’est quand même un peu se mentir…
Paul Laurendeau

Tom Goldschmidt a dit…

L'article ne manque pas d'intérêt, mais ce qu'il décrit ne me paraît pas une nouveauté...